L'Union pour la Méditerranée, une union en devenir.

Par Julien Chambolle, Vice-président du Club Jade pour l'organisation des événements et Secrétaire général de l'Observatoire de la Vie Diplomatique en Afrique (OVIDA).

Ce dernier va en faire un outil politique au profit de la diplomatie française avec pour objectif notable la paix au Proche-Orient. Cette montagne à franchir – la paix entre Israël et ses voisins –

explique en partie le blocage que semble vivre cette toute jeune organisation.

Il faut cependant relativiser car dans l’ombre de la médiatisation du processus politique, des programmes prévus au sein de l’organisation commencent petit à petit à se mettre en place.

1. Les origines.

Le Processus de Barcelone

On appelle Processus de Barcelone ou Partenariat euro-méditerranéen, la politique de voisinage lancée en 1995 suite à la Déclaration de Barcelone [1] lors de la Conférence ministérielle euro-méditerranéenne du 27 et 28 novembre 1995, menée par l’Union Européenne vis-à-vis de ses voisins des rives sud de la Méditerranée [2].

Cette politique repose essentiellement sur deux aspects : la promotion de la paix et le dialogue entre Etats d’une part, et d’autre part l’amélioration des échanges économiques entre Etats par le biais entre autre de la création d’une zone de libre échange.

Comme expliqué sur le site Internet de l’Union Européenne, ce processus repose sur trois volets : un volet politique et de sécurité, un volet économique et financier, et un volet social et culturel. Le renforcement de la coopération en matière de justice, de migration et d'intégration sociale est également un élément important du processus [3].

Le Sommet de Barcelone en 2005 a été l’occasion de faire un premier bilan du parcours et des réalisations du Processus de Barcelone mais également d’enclencher de nouvelles politiques notamment avec une réorientation sur l’immigration et la lutte contre le terrorisme (voulue par les européens).

Lors de ce sommet, l’ensemble des partenaires a pu constater les réussites mais également les importantes limites du Processus, notamment en matière de promotion de la paix. La réorientation voulue par l’Union Européenne ne plaisait pas forcément d’ailleurs à tous les pays. Signe du malaise grandissant, seule la moitié des chefs d’Etat et de gouvernement du sud s’étaient déplacés.

En termes économiques, on peut toutefois constater de nombreuses réalisations à mettre au bilan du Processus de Barcelone :

- suppression des barrières douanières de l’UE sur les produits manufacturés exportés ;

- début de zone de libre échange entre le Maroc, la Tunisie, l’Egypte et la Jordanie grâce aux Accords d’Agadir de 2004 ;

- création du programme MEDA d’aide financière et technique pour les partenaires du Sud dans le cadre du développement économique (9 milliards d’euros entre 1995 et 2006) ;

- création du FEMIP (Facilité méditerranéenne d’investissement et de partenariat).

D’autres aspects ont également été abordés : Euromed Heritage pour la préservation du patrimoine, le Programme jeunesse pour la promotion des échanges des jeunes, la création en 2004 de l’Assemblée parlementaire européenne et en 2003 du Forum civil euro-med dans le but rapprocher les sociétés civiles par l’intermédiaire des ONG.

Les réalisations sont nombreuses, notamment en termes de création de programmes, mais les bénéficiaires sont relativement déçus. Ils perçoivent tout cela comme du saupoudrage institutionnel ; ils ne voient pas leur situation évoluer positivement.

En effet, sur le terrain la réalité est tout autre, le Processus de Barcelone n’a ni permis d’amélioration économique au sein des pays du sud ni diminution des écarts nord/sud ; aucun progrès sensible n’a été réalisé sur le plan de la paix et de la stabilité politique. Le Processus apparaît comme un instrument parmi d’autres de la politique étrangère européenne, qui plus est, qui n’a pas permis une plus grande implication des populations.

Une initiative privée reprise dans le cadre de la campagne présidentielle française de 2007

Quelques jours avant le Sommet de Barcelone, un Appel pour une Communauté du monde méditerranéen [4] va être lancé par des personnalités de la société civile, conscientes de la déception des populations du sud méditerranéen et qu’il faut aller plus loin.

C’est à Paris, le 22 octobre 2005 que Panagiotis Roumentis, ancien ministre des finances de la Grèce et président de l’association Calame [5], ainsi que Jacques Graindorge (président de l’association Finances Méditerranée) et Jean-Louis Guigou, ancien directeur de la DATAR et Président de l’Institut de Prospective du Calame, ont lancé cet appel.

Dans ce dernier, ils estiment le bilan mitigé et les perspectives proposées aux partenaires insuffisantes, concluant que  le processus de Barcelone a le grand mérite d’exister mais n’est plus adapté à la marche de l’histoire et qu’il faut par conséquent lancer une nouvelle dynamique, orientée économie et commerce et basée sur des mesures très pragmatiques et réalisables.

Cet appel se conclut par 4 propositions :

- création d’une Communauté du Monde Méditerranéen ;

- création d’un secrétariat léger pour piloter la structure ;

- lancement de projets ambitieux en matières économiques et sociales ainsi que le lancement de grands projets d’infrastructure ;

- concentration des énergies sur deux ou trois politiques phares ancrées dans les réalités régionales.

Un écho dans le cadre des présidentielles françaises va être trouvé. En effet Jean-Louis Guigou va proposer ce projet aux principaux candidats à l’élection : seul Nicolas Sarkozy va s’en emparer. Lors d’un meeting à Toulon le 7 février 2007, ce dernier émet l’idée pour la première fois, de créer une union méditerranéenne visant à donner un nouveau souffle au partenariat méditerranéen. Ce projet, pour lui, a pour buts à la fois d’établir une dynamique politique hors UE et d’offrir une alternative sérieuse à l’adhésion de la Turquie au sein de l’institution européenne (dont les droites française et européenne sont hostiles).

Le 6 mai 2007 Nicolas Sarkozy est élu président de la République et le soir de l’annonce de sa victoire il rappelle lors d’un discours place de la Concorde à Paris, sa volonté de créer une union méditerranéenne. Le 23 octobre 2007 dans un discours à Tanger, le président français, dessine les contours du projet et invite tous les dirigeants des pays riverains de la Méditerranée à participer à une conférence au sommet à Paris en juin 2008.

L’idée est audacieuse, mais mal préparée. Elle sera très mal vécue par les partenaires européens, mis devant le fait accompli. Entre incompréhension et mécontentement, les retours sont assez négatifs. Pour certains ce projet consacre l’échec du processus de Barcelone en y proposant une alternative qui n’est pas forcément souhaitée. Pour d’autres, il semble marginaliser les institutions européennes car l’Union Européenne au départ ne fait pas partie du projet, mais uniquement les Etats riverains. De plus le projet a été mené sans aucune concertation des partenaires habituels de la France (Allemagne, Commission Européenne, etc.) et est même ressenti comme consacrant la politique personnelle de la France en Méditerranée. Enfin des états européens bénéficiaires des fonds européens craignent une baisse des subventions en faveur des états du sud.

En dehors de la France, le Maroc, la Tunisie, l’Egypte et la Grèce ont réagi positivement (tout comme les Etats-Unis qui soutiennent l’initiative). L’Espagne et l’Italie seraient pour une continuité du cadre existant, mais ne sont pas contre la proposition française. La Turquie, méfiante, y voit un moyen de l’écarter de l’adhésion à l’UE, et pour des raisons de posture politique, l’Algérie et la Libye sont contres.

Le gouvernement français va devoir utiliser toute son énergie pour essayer de convaincre ses voisins européens et éviter que le projet n’entre dans une spirale négative.

Le mécontentement européen est guidé par l’Allemagne. Le 5 décembre 2007 la Chancelière allemande s’exprime en des termes très sévères durant une conférence à Berlin, prenant nettement position contre le projet français. « Il se pourrait que l’Allemagne se sente pour ainsi dire plus concernée par l’Europe centrale et orientale et la France plus attirée du côté de l’union méditerranéenne. Cela pourrait libérer des forces explosives et cela, je ne le souhaite pas. Je crois qu’il faudrait faire une offre en la matière à tous les Etats européens. » [6]

Dans un premier temps, Nicolas Sarkozy va essayer de gagner les Etats qui ont une opinion mitigée et qui devraient être des partenaires essentiels dans la future structure : l’Italie et l’Espagne. Le 20 décembre 2007, les chefs de gouvernement français, italien et espagnol se réunissent en Italie pour parler du projet. Les Français vont tout faire pour persuader ses partenaires méridionaux de l’intérêt de cette union. A cette occasion, les modalités de création et de participation sont évoquées. Le nom évolue pour devenir officiellement Union Pour la Méditerranée (UPM).

Fort de ces nouveaux appuis, Nicolas Sarkozy va pouvoir s’attaquer aux réticences de la communauté européenne et en particulier de l’Allemagne. Il sait qu’il va devoir faire des concessions pour gagner les cœurs.

Le 3 mars 2008 durant le Salon mondial des technologies à Hanovre, le président français va rencontrer la chancelière allemande afin de discuter de l’union pour la méditerranée. L’Allemagne a été vexée d’avoir été tenue à l’écart du projet initial n’intégrant que les pays du pourtour méditerranéen. De plus la Commission Européenne s’est retrouvée marginalisée et son travail avec les pays méditerranéens dénigrés. Face aux reproches faites par la chancelière allemande Angela Merkel, et notamment le fait de ne pas avoir associé l’UE dans son entier, Nicolas Sarkozy va devoir revoir sa copie.

Un compromis est trouvé et les deux pays vont pouvoir lors du Conseil des chefs d’Etat de l’UE des 13 et 14 mars 2008, présenter un texte commun, qui permettra de recueillir l’adhésion des Etats membres de l’Union et de la Commission. Cette dernière est replacée au cœur du projet, et le nom même va évoluer pour devenir Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée.

Si le contenant reste quasiment le même, la continuité avec le partenariat euro-méditerranéen tel qu’il existe à l’époque, l’emporte (moins d’intégration, pour plus de coopération). Le contour géographique de l’Union n’est pas encore défini ni le lieu de son siège.

Le Sommet inaugural arrive à point nommé. Préparé de longue date et avec minutie il doit être l’événement phare qui lancera l’Union pour la Méditerranée. Le Sommet a lieu à Paris au Grand Palais le 13 juillet 2008. Il est ressenti par la France comme un grand succès. Succès médiatique tout d’abord, car près de 600 journalistes de la presse internationale sont présents pour couvrir l’événement. Mais surtout succès diplomatique, car, malgré la Libye qui continue à tenir des propos acerbes sur l’initiative et qui a décidé de boycotter l’événement, tout le monde est présent, c'est-à-dire aussi bien Israël, que la Syrie, le Liban ou la Palestine qui sont connues pour ne pas entretenir de relations cordiales entre elles. La veille, le 12 juillet 2008, le président syrien Bachar el Assad et le président libanais Michel Sleimane annonçaient chacun au palais de l’Elysée leur intention de normaliser leurs relations diplomatiques, couronnant l’effort de longue date du gouvernement français pour apporter la paix dans cette région.

2. Contenu et mise en route.

Principes et philosophie de fonctionnement

Les projets économiques sont au centre de l’UPM. « L’atout de l’UPM, c’est d’être une union de projets surtout de type économique. D’abord, l’économie rapproche, car c’est un langage universel. Ensuite on peut faire des affaires même avec des ennemis. Enfin, les demandes et besoins en matière de développement économique dans la région méditerranéenne sont criants que ce soit en matière d’écart des revenus ou de retard économique. » [7]

Pour le Maroc, il s’agit d’un espace de coopération intégré et pacifié, au sein duquel chacun des partenaires peut évoluer à son rythme et conformément à ses spécificités culturelles, sur des chapitres de rapprochement multiples : politiques et démocratiques certes, mais aussi économiques, sociaux, culturels, humains et environnementaux [8]

Six directions prioritaires ressortent des travaux :

- dépollution de la Méditerranée (mais aussi accès à l’eau potable, protection des nappes phréatiques, amélioration des systèmes d’irrigation, gestion des ressources halieutiques et du littoral, etc.),

- autoroutes maritimes et terrestres,

- protection civile pour répondre aux catastrophes naturelles,

- une université euro-méditerranéenne (et renforcement de la formation des jeunes et des échanges universitaires, création d’un espace scientifique méditerranéen),

- énergie solaire,

- initiative méditerranéenne de développement des affaires (création d’un fonds de garantie et de fonds propres pour les PME, lancement d’un fonds méditerranéen de co-développement des infrastructures).

Ces sujets sont prévus selon les concepteurs, pour répondre à de réels besoins sur le terrain et pour faciliter le rapprochement de fait des Etats partie prenante, en restaurant la confiance. L’initiative est prévue pour permettre l’ouverture des frontières, le développement économique et la stabilité politique, propices aux populations locales mais aussi à toute la région méditerranéenne.

Le concept d’union dépasse la simple zone de libre-échange et les partenariats commerciaux. La perspective d’une union irréversible séduit les pays du sud d’autant plus qu’ils sont à la recherche d’un ancrage historique [9], par le choix de l’inter étatique pour le fonctionnement de l’UPM, la parité nord/sud, l’égalité entre états participants est assurée, proposant du concret en utilisant une structure très souple. Chaque état de l’UPM pourra décider ou non de participer au financement des projets, ce qui permet d’éviter les tensions.

La structure est dotée d’une double présidence (une désignée par l’Union Européenne, et l’autre par les Etats du Sud) et d’un secrétariat permanent dont le siège sera à déterminer. Le budget sera assuré par le lancement d’un fonds Inframed.

Les Etats membres sont au nombre de 43 : en plus des Etats membres de l’UE on retrouve l’Albanie, l’Algérie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Mauritanie, Monaco, le Monténégro, la Palestine, la Syrie, la Tunisie et la Turquie.

Sur le papier le projet est idéal, mais dans les faits la pratique va s’avérer plus compliquée. L’on se doute bien que même si toute la région était pacifiée, le nombre et la diversité des composantes sont des handicaps à une prise de décision rapide et consensuelle. Or outre cette complexité de base, l’évolution de la situation géopolitique de la région, en particulier autour du problème israélo-palestinien, ne va rien arranger.

Blocages politiques…

En effet, dans les mois qui suivent le sommet de Paris, le volet politique de l’UPM va prendre toute la place dans les médias, au détriment des réalisations de terrain. Et pour cause : le Président français Nicolas Sarkozy veut en faire un outil au service de la paix au Proche-Orient, comme il le répète à plusieurs reprise au président de l’Autorité Palestinienne, tout comme à d’autres interlocuteurs.

Pourtant tout a bien commencé. En Novembre 2008  se déroule à Marseille un cycle de négociation au niveau ministériel qui doit définir les cadres de fonctionnement. Un consensus est trouvé entre les différentes parties présentes : Barcelone est choisi pour le siège de l’institution, au lieu au départ de Tunis (car la Syrie et le Liban sont contre l’emplacement du siège dans un pays arabe), en échange le Secrétaire Général est désigné par les Etats du Sud ; il sera assisté de 5 secrétaires généraux adjoints provenant de la Palestine, la Grèce, Israël, l’Italie et Malte. Un 6e poste est envisagé pour la Turquie. Le président Nicolas Sarkozy et son homologue égyptien Hosni Moubarak deviennent co-présidents. La mention « Processus de Barcelone » disparaît, et le nom redevient uniquement Union Pour la Méditerranée (UPM).

Malgré ces bons résultats initiaux, la situation va rapidement se dégrader. Premier coup de bambou : du 27 décembre 2008 au 3 janvier 2009, l’armée israélienne  lance une offensive contre la Bande de Gaza, l’opération « plomb durci ». Les pays arabes se crispent, la tension devient vive en Méditerranée orientale alors que l’UPM est en phase de lancement.

Dans la suite des événements, le 23 janvier 2009 le leader libyen réaffirme publiquement son hostilité envers l’UPM, suite à la nouvelle offensive israélienne dans la bande de Gaza. Tout est fait pour que les Etats arabes boycottent les réunions prévues. L’UPM n’avance plus.

De janvier à avril 2009 toutes les réunions de l’UPM sont reportées. Cependant, petit à petit au niveau des hauts fonctionnaires, puis par la suite au niveau ministériel, les affaires reprennent.

La co-présidence française est consciente qu’il faut relancer la machine. Fin mars 2009 Henri Guaino, le conseiller spécial du président français, annonce le lancement d’une initiative politique pour redémarrer le processus et s’en prend aux esprits étriqués et aux bureaucrates de Bruxelles.

En novembre 2009, les tensions restent encore vives. Pour preuve, le ministre des affaires étrangères égyptien refuse lors d’une réunion prévue à Istanbul, de rencontrer Avidgor Lieberman, son homologue israélien. Seul point positif de cette période, le 4 mars 2010 le jordanien Ahmed Jalaf Massadeh est choisi pour devenir le premier Secrétaire Général de l’UPM, tandis que les tensions continuent entre Etats membres.

En avril 2010, une simple référence aux « territoires occupés » rejetée par Israël suffit à faire capoter le projet de stratégie  pour l’eau sur le pourtour de la Méditerranée [10]. C’est alors que le deuxième coup de bambou se produit avec la crise provoquée le 31 mai 2010 par la « flottille de Gaza » qui relance de nouveau les tensions entre pays.  Conséquence directe des événements, le 7 juin 2010 le Sommet prévu à Barcelone est reporté de quelques mois. Les pays co-organisateurs (France, Egypte, Espagne) espèrent encore que la situation va se calmer.

Sur l’initiative de la France, conjointement avec le pays hôte, l’Espagne, un intense effort diplomatique est lancé ; il faut persuader de la nécessité de la tenue du sommet. En octobre l’Egypte avertit que le sommet ne pourra se tenir qu’à condition de progrès au Proche-Orient. Début novembre 2010, les pays de la Ligue Arabe estiment que « la situation des négociations palestino-israéliennes et les conditions actuelles au Moyen-Orient ne garantissent pas le succès du sommet de Barcelone. » [11] Quelques jours plus tard, les organisateurs doivent à nouveau annoncer le report de quelques mois du sommet.

Les réactions à ce nouveau report sont intéressantes et témoignent bien des divergences de vue profondes entre les différents protagonistes. Le journal algérien El Watan résumait bien l’état d’esprit des états arabes : « Cet ajournement était prévisible dans la mesure surtout ou de nombreux pays de la rive sud de la Méditerranée ont refusé, une nouvelle fois, de s’asseoir à la même table que le chef du gouvernement israélien et son ministre des affaires étrangères. L’épisode de l’arraisonnement sanglant de la flottille humanitaire à destination de Gaza et la reprise des constructions israéliennes dans les territoires palestiniens occupés font certainement partie des éléments qui ont persuadé des pays comme l’Algérie et la Tunisie de ne pas se rendre à Barcelone. Accepter dans le contexte actuel, de dialoguer avec Benjamin Netanyahu et Avigdor Liberman, les principaux bourreaux du processus de paix, équivaudrait, pour beaucoup, à donner aux palestiniens un coup de poignard dans le dos. » [12]

Le communiqué officiel lui se veut plus diplomatique et positif et souligne certes le manque d’une participation satisfaisante, mais annonce tout de même que le sommet pourrait se tenir à Barcelone dans les prochains mois et appellent à cette fin à une reprise rapide des négociations israélo-palestiniennes sur la base du droit international, des accords signés entre les parties et des autres termes de référence du processus de paix. [13]

L’Elysée s’est également exprimé dans les médias. « La France ne renoncera pas au projet d’Union pour la Méditerranée, qui est un élément majeur de la politique étrangère [française]. Le blocage du processus de paix (…) empêche non seulement deux peuples (…) de vivre normalement côte à côte en paix et en sécurité, mais de surcroit, il freine les efforts de développement de toute une région (…). Cependant le gouvernement français reconnaît que des changements sont nécessaires dans l’approche des dossiers : nous ferons tous les efforts pour relancer les négociations (…) pourtant la France estime qu’une réflexion sur la méthode suivie pour  parvenir à un règlement reste nécessaire ; (…) il faut une approche plus collective, plus concertée, plus rapide et plus volontariste. » [14]

En parallèle de l’action politique, les programmes prévus dans les textes fondateurs de l’UPM sont petits à petits mis en place.

… et réalisations pratiques

Dès Janvier 2009, Pierre Laffitte était investi par la présidence française pour une période de deux ans dans le cadre d’une mission visant à la création d’un réseau spécifique de développement de l’innovation dans l’espace méditerranéen, afin de favoriser la coopération des membres autour des axes majeurs définis. Les choix de travail vont être beaucoup plus consensuels. Une première conférence programme est prévue pour la fin de l’année sur le rôle de la femme dans l’espace méditerranéen.

Du 11 au 12 novembre 2009 se déroule comme prévu à Marrakech la 1ère conférence ministérielle de l’UPM, consacrée au renforcement du rôle des femmes dans la société. Cette conférence accouche d’une déclaration politique sur le rôle des femmes dans la société et la promotion de l’égalité femmes/hommes d’une part, et d’autre part de la création d’une Fondation des femmes pour la Méditerranée qui aura pour mission de coordonner les énergies et les moyens et de créer un réseau de femmes autour de la Méditerranée. Cette Fondation accueillera en son sein un Observatoire euro-méditerranéen sur la violence faite aux femmes. Basée à Paris, Marrakech et Byblos, elle sera financée sur la base du volontariat, la première contribution provenant de la Banque Mondiale.

Entretemps, le financement de l’institution va être amélioré. L’UPM est dotée d’un vrai budget de fonctionnement. En effet, jusqu’à la première moitié de l’année 2010, le financement de l’UPM reste problématique. L’Union Européenne faisant preuve de mauvaise volonté, n’a allouée que 90 millions d’euros sur le budget communautaire pour la période juillet 2008-2010. Or, le 26 mai 2010, la diplomatie française annonce la création d’un fonds d’investissement de 385 millions d’euros (qui est amené à augmenter à plus d’un milliard d’euros dans les mois à venir), nommé Inframed, et destiné à financer les projets définis par l’UPM. [15]

Dans la foulée, le 5 juillet 2010 est lancé le projet Transgreen qui vise à la mise en place d’un réseau d’électricité transméditerranéen grâce à la création d’un consortium dirigé par des entreprises énergétiques françaises.

Contrairement à l’évolution politique de l’UPM, les conférences interministérielles méditerranéennes se déroulent normalement à la date prévue. Le 21 novembre 2010 est adopté lors des travaux de la 2e conférence ministérielle sur l’emploi et le travail dans l’espace euro-méditerranéen tenue à Bruxelles, un projet de création d’un observatoire euro-méditerranéen chargé de l’ensemble des questions relatives notamment à la promotion du travail décent et la sécurité et santé au travail.

D’autres réalisations d’importance sont en cours, on peut citer notamment: l’université euro-méditerranéenne en Slovénie, la mise en place du programme d’autoroutes de la mer et le programme de suppression progressive des sources de pollution de la Méditerranée. 

3. Et demain ?

Entre blocage politique et réalisation de terrain l’Union pour la Méditerranée ne peut qu’avancer lentement. Plusieurs éléments sont à avancer.

La non concertation à l’origine avec les Etats membres de l’Union Européenne et la violente réaction de l’Allemagne au projet français d’origine sont à prendre en compte. Peut-on aujourd’hui se permettre de travailler en Europe sans la concertation d’un pays aussi puissant et qui plus est, allié essentiel au sein de l’UE et pour les intérêts français ? Il est nécessaire d’avancer en pleine lumière vis-à-vis des voisins afin de faire descendre le niveau de méfiance sur le projet.

La précipitation et la volonté de jouer en solitaire de la France ont provoqué de nombreuses réticences, en particulier par le fait que l’UPM est vue comme un nouvel outil de la promotion des intérêts français. Il faudrait donc pour rassurer, que la France donne un peu plus de place au sein de la structure de direction, à ses partenaires, à condition que la structure soit jugée suffisamment mature et élaborée, et surtout que les personnes mises en place soient suffisamment dynamiques et volontaristes pour pousser de l’avant le projet. La France doit encourager un peu plus ses partenaires à s’approprier l’Union pour la Méditerranée.

Le fait d’avoir mis en avant de manière aussi claire et ambitieuse la volonté grâce à l’UPM de résoudre les tensions au Proche-Orient est une erreur ; un conflit vieux de plusieurs décennies ne peut se résoudre en quelques mois, même avec les meilleures volontés du monde. L’UPM ne doit pas afficher un tel objectif en premier. Son fonctionnement et la réalisation de ses projets permettront sûrement un rapprochement des peuples, mais cela doit se faire dans le calme et la discrétion, auquel cas, l’UPM resterait indéfiniment bloqué au niveau politique.

Les Etats du Sud sont-ils à travailler ensemble sur des questions aussi sensibles que le conflit israélo-palestinien ? Dans l’hypothèse négative, pourquoi ne pas se donner la priorité et mettre en lumière les programmes de terrain de l’Union pour la Méditerranée ? C'est-à-dire se focaliser sur les autoroutes de la mer, l’énergie solaire, l’organisation commune de la sécurité civile, améliorer les échanges économiques, etc. Il faudra donc se concentrer sur la communication en termes de réalisations, et laisser le temps pour que l’organisation se développe et donne ses premiers résultats concrets.

Pour reprendre les propos lors d’une interview d’un des fondateurs de l’Union pour la Méditerranée, Jean-Louis Guigou dans le magazine Moyen Orient : « je crois qu’en Méditerranée plus qu’ailleurs il faut réhabiliter le temps long et que l’Union pour la Méditerranée pourra être jugée sur la durée. » [16]

 

[1] http://www.ena.lu/declaration_barcelone_27_28_novembre_1995-010005386.html

[2] Le Processus regroupe l’Union Européenne et l’Algérie, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Tunisie et la Palestine.

[3] http://europa.eu/scadplus/glossary/barcelona_process_fr.htm

[4] http://voxlatina.com/vox_dsp2.php3?art=1907

[5] Centre d’Analyse et de Liaison des Acteurs de la Méditerranée

[6] Pierre Verluise ; l’Union pour la Méditerranée, quel bilan d’étape ? In : Actualités européennes, n°35, Paris, juin 2010.

[7] Moyen Orient 08

[8] L’UPM implique « engagement, co-responsabilité et solidarité » entre ses membres (Youssef Amrani) ; Maghreb Arabe Presse, 18/11/2010.

[9] Moyen Orient 08.

[10] Barcelone. L’Union pour la Méditerranée, projet cher à Sarkozy, risque un revers ; L’Indépendant, Edition du 10/11/2010.

[11] Sommet UPM : Aboul Gheit à Paris jeudi ; AFP, 08/11/2010.

[12] Ainsi qu’il fallait s’y attendre, la présidence française a fini par annoncer lundi le report du second sommet de l’Union pour la Méditerranée (UPM), qui devait se tenir demain à Barcelone, en Espagne ; El Watan, 20/11/2010.

[13] L’UPM bat de l’aile ; JDD, 16/11/2010.

[14] Sarkozy : la France « ne renoncera pas au projet d’Union pour la Méditerranée ; Le NouvelObs, 22/11/2010.

[15] Cette somme est le fruit d’un partenariat entre plusieurs Etats : 150 millions d’euros de la Caisse des Dépôts français, 150 millions d’euros de la Cassa depositi italienne, plus 20 millions d’euros de la part de la Caisse des dépôts et de gestion du Maroc, plus 15 millions du fonds egyptien EFG Hermes, et enfin 50 millions d’euros provenant de la Banque Européenne d’Investissement.

[16] Moyen Orient 08, octobre-décembre 2010.